DIG/ Libreville occupe désormais le premier rang en Afrique centrale en matière d’entrepreneuriat numérique, selon un récent classement international.
Une performance qui mérite d’être regardée de plus près.
Le Gabon aime les bons bulletins. Le dernier en date, signé par le Vienna Institute for Global Studies, le propulse au sommet de l’Afrique centrale et au 14e rang continental en matière d’entrepreneuriat numérique.
Les autorités s’en félicitent, les communiqués officiels s’enchaînent. Mais derrière les chiffres agrégés que retiennent ces classements ( taux de pénétration mobile, existence d’infrastructures de câbles, nombre d’abonnés internet…) se pose une question que les indicateurs macro peinent à saisir : qui, concrètement, bénéficie de cette transformation numérique ?
Des chiffres pour comprendre
Au début 2025, près de 721 000 Gabonais ne se connectaient toujours pas à internet, soit 28 % de la population, et plus de 1 200 villages gabonais étaient encore dépourvus de toute couverture mobile début 2024.
À Libreville peut-être, dans les quartiers connectés du centre-ville. Dans les provinces de l’Ogooué-Ivindo ou du Woleu-Ntem, la réponse est beaucoup moins évidente.
Des infrastructures réelles, mais inégalement partagées
Le Gabon dispose effectivement d’atouts structurels réels. Sa rente pétrolière historique lui a permis d’investir dans des infrastructures que beaucoup de voisins n’ont pas : raccordement aux câbles sous-marins, couverture 4G dans les principales agglomérations, politiques publiques affichant l’ambition d’un hub numérique régional.
Avec 72 % de taux de pénétration internet et 2,57 millions d’habitants, le Gabon compte 1,84 million d’internautes au début 2025. Ces fondations existent. Le problème est ce qu’on bâtit ou n’a pas encore bâti dessus.
La baisse de 6,4 % des vitesses de connexion internet fixe, qui atteint une médiane de 37 Mbps, souligne un besoin de modernisation des réseaux pour soutenir une demande croissante.
Avoir accès à internet ne signifie pas l’utiliser de manière productive.
Disposer d’une connexion ne génère pas automatiquement des startups viables, des emplois qualifiés ou une économie numérique endogène capable de se substituer progressivement à la dépendance aux hydrocarbures.
Un écosystème startup encore embryonnaire
L’entrepreneuriat numérique, tel que mesuré par ces indices, repose sur des proxies souvent trop optimistes. Ces données disent peu de choses sur la profondeur réelle de l’écosystème.
Selon les données de la SING, chaque année 185 PME sont enregistrées dans la catégorie des entreprises de TIC au Gabon, mais il n’y a en réalité que 20 à 30 startups technologiques véritablement actives à travers le pays.
Plus révélateur encore : entre 2011 et 2019, soit sur huit ans, le Gabon n’a créé que 2 000 emplois directs dans les secteurs du numérique, alors que l’objectif affiché était d’en générer 20 000 d’ici 2025.
En 2023, le Global Startup Ecosystem Index classait les 100 meilleurs écosystèmes startups mondiaux : 15 pays africains y figuraient, mais pas le Gabon, ni aucun autre pays d’Afrique centrale.
Connecté, mais consommateur : le piège de la dépendance numérique
Il y a ainsi une confusion persistante, entretenue autant par les gouvernements que par les organismes de notation, entre l’infrastructure et l’usage, entre l’usage et la création de valeur, entre la création de valeur et la souveraineté numérique.
Le secteur du numérique représente environ 5 % du PIB gabonais, une part que le pays ambitionne de doubler d’ici 2030.
Mais cette contribution reste aujourd’hui largement portée par les opérateurs télécoms étrangers, et non par un tissu de startups locales exportant des services à valeur ajoutée.
Le Gabon peut être câblé et connecté tout en restant un consommateur passif de services numériques conçus ailleurs : plateformes étrangères, solutions importées, modèles économiques pensés pour d’autres marchés.
Des signaux d’alerte que les classements ne voient pas
Ce n’est pas nier les progrès réels accomplis.
Depuis son lancement en 2018, la SING a formé plus de 2 276 personnes, avec 60 % de jeunes parmi les participants en 2024.
Mais pour que le Gabon transforme sa position de façade en leadership substantiel, il faudra des mesures autrement plus exigeantes : taux de survie des entreprises tech au-delà de trois ans, volume des investissements privés en capital-risque, part du numérique dans le PIB hors pétrole, qualité de la formation aux compétences avancées.
Le Gabon figure même parmi les pays où internet est le plus cher du continent, classé 8e sur ce critère en 2022, ce qui constitue un frein structurel à l’inclusion numérique réelle.
Jusqu’à ce que ces indicateurs progressent de manière visible et vérifiable, les bons classements resteront ce qu’ils sont trop souvent : de confortables vitrines derrière lesquelles l’essentiel reste encore à construire.



