Programme « Gabon Infini » : L’or vert, nouveau pétrole d’un État qui ne change pas de modèle

DIG / Les autorités gabonaises ont officialisé, le 27 mars 2026, « Gabon Infini », un mécanisme financier de 200 millions de dollars sur dix ans,  soit 20 millions annuels destiné à sanctuariser 3,9 millions d’hectares de forêts et à porter les aires protégées à 30 % du territoire d’ici 2030.

Présenté comme un tournant historique par le chef de l’État Brice Clotaire Oligui Nguema, le projet est habillé d’un vocabulaire de souveraineté et de rupture.

Pourtant, derrière l’ambition affichée, la mécanique économique sous-jacente raconte une tout autre histoire.

La forêt comme lé pétrole

Pendant un demi-siècle, le Gabon a vécu sous perfusion pétrolière : en 2023, les hydrocarbures représentaient encore environ 40 % des recettes de l’État et plus de 60 % des exportations, pour une production en déclin continu depuis le pic de 370 000 barils/jour des années 1990, tombée aujourd’hui autour de 170 000 barils/jour.

Ce modèle a produit ses effets bien documentés: désindustrialisation, taux de chômage des jeunes dépassant 35 %, etc.

Or « Gabon Infini » reproduit trait pour trait cette architecture rentière.

La forêt remplace le baril, les crédits carbone remplacent les majors pétrolières, et l’État demeure le capteur central d’une rente dont il ne maîtrise ni la valorisation ni les cours.

Une souveraineté sous conditions étrangères

L’initiative se félicite d’alliances avec le Bezos Earth Fund, The Nature Conservancy et le Fonds pour l’Environnement Mondial. Mais c’est précisément là que le discours souverainiste se retourne contre lui-même.

Le marché volontaire du carbone, sur lequel repose en grande partie la valorisation de la forêt gabonaise, a vu ses prix s’effondrer de plus de 70 % entre 2022 et 2024, passant d’un pic de 18 dollars la tonne à moins de 5 dollars. Un marché peu régulé, régulièrement secoué par des scandales de certification.

Se déclarer « banquier vert » tout en restant tributaire de prix fixés hors de ses frontières, c’est la définition même de la souveraineté de façade.

Verdir la rente ne suffit pas

Le Gabon dispose d’un actif planétaire rare : ses forêts stockent environ 4 milliards de tonnes de CO₂, soit l’équivalent de huit années d’émissions de la France entière.

Mais monétiser cet actif sans transformer les structures qui ont fait de la rente pétrolière un piège, c’est prendre le risque d’une « malédiction des ressources version 2.0 ».

Pour 20 millions de dollars annuels, moins que le budget de fonctionnement de certaines grandes ONG environnementales internationales, le Gabon ne deviendra pas le banquier vert qu’il ambitionne d’être.

La vraie rupture ne sera pas dans le nom du mécanisme ni dans le prestige de ses partenaires. Elle sera dans la capacité du pays à construire une économie qui produit, transforme et innove plutôt qu’une économie qui, une fois de plus, attend que la nature paie à sa place.

 

 

 

 

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La Redaction

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