Par Ike NGOUONI AILA OYOUOMI
Fondateur du cabinet AILA
« Le Gabon a levé 1,5 milliard de dollars sur les marchés internationaux entre juillet et octobre. Le dernier emprunt, de 580 millions de dollars, a attiré des offres presque deux fois supérieures à la somme recherchée. Il faut le dire sans détour : c’est un succès. Après des années de défiance, des investisseurs acceptent de nouveau de prêter au pays, et l’État peut honorer ses échéances.
Mais un accès au marché n’est pas un certificat de bonne santé. Il dit que des prêteurs acceptent de courir un risque, à un certain prix. L’agence Moody’s, qui note le Gabon Caa2 avec une perspective négative, rappelle que ce prix reflète un risque bien réel.
Le prix de l’argent
Les deux émissions de juillet et d’octobre portent un coupon de 9,375 % par an. Dans le même temps, le FMI attend une croissance d’environ 3 % cette année, la Banque mondiale 3,7 %. L’arithmétique est simple : tant que l’argent emprunté coûte plus cher que ce que l’économie produit, la dette avance plus vite que la richesse. Emprunter permet de gagner du temps, mais cela ne crée pas de marge.
Ce que le budget 2027 laisse
Ramenons le projet de budget 2027 à 100 francs de recettes. Plus de 20 francs partent en intérêts, avant la première route, la première salle de classe, le premier dispensaire. Avec le capital à rembourser et l’apurement des arriérés, on dépasse 80 francs. En valeur, le service de la dette atteint 2 689,7 milliards de francs CFA sur 3 291,7 milliards de recettes attendues.
Il reste donc 602 milliards pour tout le reste, soit moins que les 964 milliards que coûtent à eux seuls les salaires des agents de l’État. Et si les recettes baissaient de 10 %, il ne resterait que 273 milliards.
On répondra qu’une partie du capital sera refinancée par de nouveaux emprunts. C’est la règle du jeu. Mais refinancer ne supprime pas la dette, cela repousse le moment du choix, et chaque refinancement se paie au prix du marché. Le budget prévoit d’ailleurs 2 931 milliards de ressources de financement, pour 1 880 milliards de capital à rembourser.
Ce qui bouge vraiment
D’une année sur l’autre, les intérêts augmentent de près de 180 milliards, soit 37 %, quand les recettes ne progressent que de 48 milliards, soit 1,5 %. Pendant ce temps, l’investissement recule de plus de 110 milliards. Ce qui grossit, c’est la facture. Ce qui diminue, c’est ce qui construit.
Célébrer ce qui crée
Un emprunt n’est pas une richesse créée, c’est un prélèvement différé sur ceux qui travailleront demain. Il n’est pas condamnable en soi : un État qui construit emprunte. Il se juge à ce qu’il laisse derrière lui, une route qui désenclave, une école qui forme, une usine qui paie des impôts. Ce que nous devrions célébrer, c’est l’élargissement de l’assiette fiscale, les entreprises qui naissent, l’industrie qui s’installe, les recettes qui durent.
Deux exigences
Pour que les dettes d’aujourd’hui ne soient pas contestées demain par la jeunesse ou par les futurs gouvernants, deux choses s’imposent.
D’abord, un tableau d’emplois public pour chaque émission : à quoi l’argent sert, projet par projet, ce qu’il doit rapporter, avec un compte rendu à six mois.
Ensuite, un tableau de bord public et mensuel de la dette : le stock, les échéances à venir, et ce qu’il reste pour agir. Il faut sortir des audits ponctuels, toujours faits après coup, pour un suivi que chaque citoyen peut lire.
Rappeler ces chiffres n’est pas contester la confiance retrouvée du Gabon. C’est la prendre au sérieux. Une confiance gagnée sur les marchés ne se confirme que dans le pays, par ce qu’il reste chaque année à celui qui attend sa route, son école, son hôpital ».
Ike NGOUONI AILA OYOUOMI
Fondateur du cabinet AILA
Sources et méthode
Émissions de juillet (920 M$) et du 14 octobre (580 M$) : Direct Infos Gabon. Prévision de croissance du FMI : Sika Finance, 14 octobre 2026. Budget 2027 (recettes 3 291,7 Mds, intérêts 667,3 Mds contre 487,6 Mds, capital 1 879,5 Mds, arriérés 142,9 Mds, investissement 1 058,4 Mds, masse salariale 963,9 Mds, ressources de financement 2 931,4 Mds) : Agence Ecofin, Gabon Media Time. Calculs AILA : service de la dette (2 689,7 Mds, soit 81,7 % des recettes), reste de 602 Mds, scénario de baisse de 10 % des recettes (273 Mds).


