Tribune / Développement du Gabon : L’urgence d’une vision durable et intemporelle

Par Edgard MFOUBA*

Entrepreneur

« L’une des grandes fragilités de notre pays réside dans l’absence d’un véritable modèle national de développement clairement défini, assumé et partagé. À défaut de cap structurant, nous évoluons encore dans une forme de pilotage à vue où les décisions s’enchaînent souvent sans lisibilité globale, sans articulation évidente et sans perspective collective durable.

Un pays ne peut pourtant avancer sereinement sans répondre à quelques questions fondamentales : qui sommes-nous ? Où voulons-nous aller ? Avec qui ? Et comment ? Ce sont ces réponses qui fondent une ambition nationale, structurent les politiques publiques, orientent les investissements, organisent les priorités budgétaires et donnent du sens aux efforts consentis par les populations.

Le modèle de développement ne doit d’ailleurs pas être confondu avec un simple projet de société ou un programme politique de mandat. Le projet de société relève d’une offre politique, généralement portée par un homme, un parti ou une majorité pour une période donnée. Le modèle de développement, lui, est plus profond, plus durable et plus transversal. Il définit la matrice économique, sociale, territoriale, éducative, industrielle et culturelle autour de laquelle une nation choisit de se construire sur plusieurs décennies, indépendamment des alternances politiques.

Sans ce référentiel commun, les réformes apparaissent souvent isolées, les priorités changent au gré des circonstances, les administrations travaillent en silos, les citoyens peinent à percevoir la cohérence d’ensemble et les investisseurs eux-mêmes manquent de visibilité stratégique. Le pays devient alors plus vulnérable aux improvisations, aux effets d’annonce, aux influences extérieures et aux décisions opportunistes.

À l’inverse, lorsqu’un modèle national est clairement établi, chaque décision publique peut être appréciée à l’aune d’une ambition collective connue de tous. Les citoyens comprennent le sens des politiques engagées. Les administrations savent où concentrer leurs efforts. Les collectivités territoriales peuvent aligner leurs actions. Le secteur privé investit avec davantage de confiance. Et surtout, la population elle-même devient une véritable force de vigilance nationale, capable d’identifier les incohérences, les déviances et les renoncements par rapport à la trajectoire choisie.

Lorsqu’on observe des expériences comme celles de Dubaï, de la Chine ou encore de la Turquie, on constate que leur progression repose avant tout sur des visions nationales construites dans la durée. Infrastructures, industrie, logistique, urbanisme, innovation, formation, commerce ou encore souveraineté économique répondent généralement à une stratégie d’ensemble pensée sur plusieurs décennies. Chaque décision paraît contribuer à une ambition nationale cohérente et lisible.

Le Gabon gagnerait sans doute à approfondir lui aussi cette réflexion stratégique, non pas pour reproduire mécaniquement des modèles étrangers, mais pour bâtir le sien, à partir de ses réalités, de ses ressources, de sa culture et de ses aspirations propres.

Dans cette réflexion, certaines priorités devraient naturellement s’imposer. La première est celle de la souveraineté alimentaire. Un pays durablement stable doit être capable de nourrir sa population, de valoriser ses terres et de structurer des filières agricoles capables de répondre aux besoins nationaux. La seconde priorité demeure l’éducation, afin de préparer les nouvelles générations aux profondes mutations technologiques, scientifiques et économiques du monde contemporain. Car aucune nation ne peut prétendre construire son avenir sans investir massivement dans le savoir, les compétences, la recherche, l’innovation et la formation de son capital humain.

Mais cette modernisation ne doit jamais conduire à l’effacement de notre identité. Le véritable développement ne consiste pas à reproduire mécaniquement des modèles extérieurs, mais à bâtir une trajectoire propre, enracinée dans notre histoire, nos réalités, notre culture et nos ambitions. Les nations qui réussissent durablement sont souvent celles qui parviennent à concilier modernité, vision stratégique et affirmation identitaire.

Le véritable défi des prochaines années ne sera donc pas seulement de gérer le pays, mais de définir enfin un modèle de développement capable de survivre aux hommes, aux gouvernements et aux cycles politiques. Car une nation progresse réellement lorsqu’elle cesse simplement d’administrer le présent pour commencer à organiser durablement son avenir ».

 

 

 

 

 

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