Par Dominique Oyinamono*
Ingénieur retraité de l’Aviation
Ancien DG de l’ANAC
« Dans nos sociétés bantoues il existe une tradition profondément respectable, celle d’accompagner les défunts avec dignité, d’entourer les familles endeuillées de solidarité et de rendre hommage à celle ou celui qui s’en est allé. Ce rite constitue un moment de communion, de recueillement et de transmission entre les générations.
Mais au fil des années, cette belle tradition semble glisser vers une autre réalité. Dans bien des cas, les obsèques deviennent une scène où se joue une démonstration de prestige social, parfois de richesse, quelques fois même de rivalité entre ou au sein de familles.
L’hommage au disparu cède progressivement la place à l’organisation d’un événement spectaculaire dont la réussite se mesure davantage au nombre de tentes, de véhicules, de pagnes imprimés, de tee-shirts floqués à l’image du défunt, de repas servis ou de personnalités présentes, plutôt qu’à la sobriété du recueillement.
Cette évolution mérite d’être interrogée
La première conséquence est le temps de plus en plus long mis entre le décès et l’inhumation. Jadis, le défunt était conduit rapidement vers sa dernière demeure. Aujourd’hui, il n’est pas rare qu’une dépouille soit conservée plusieurs semaines, dans l’attente que les moyens financiers soient réunis, que les membres de la famille dispersés puissent arriver, ou que l’organisation atteigne le niveau de faste jugé acceptable.
Pendant ce temps, le corps attend, et les maisons de pompes funèbres se frottent les mains.
Cette attente soulève la question simple du faste des obsèques ; est-il véritablement destiné au défunt, ou répond-il davantage aux attentes des vivants ?
Car il faut avoir le courage de reconnaître une contradiction devenue presque banale.
Lorsqu’une personne est hospitalisée et qu’elle doit subir une intervention chirurgicale coûteuse, ou a besoin de médicaments ou d’une évacuation sanitaire, les soutiens tardent souvent à venir. Les appels à l’aide reçoivent des réponses prudentes, parfois embarrassées. Chacun invoque ses propres difficultés financières.
Mais dès que le décès est annoncé, les groupes WhatsApp se multiplient, les collectes s’organisent, les contributions affluent. Ceux qui ne pouvaient contribuer aux soins trouvent soudain les moyens de participer aux funérailles.
Comment expliquer ce paradoxe ?
Ne vaudrait-il pas mieux mobiliser cette même générosité quand la personne est encore en vie, lorsque quelques millions de francs peuvent lui offrir une chance de guérir ?
Une cérémonie funéraire réussie vaut-elle mieux qu’une vie sauvée ?
Certains affirment préférer contribuer aux obsèques (parce que c’est une fois pour toutes), plutôt que pour des soins, ce qui peut durer dans le temps.
Il est difficile de ne pas éprouver un certain malaise devant cette inversion des priorités. Nous dépensons aujourd’hui davantage pour accompagner un mort vers sa tombe que pour aider un vivant à éviter cette tombe.
L’amour se manifeste-t-il davantage après la mort qu’avant celle-ci ?
À cela s’ajoute une autre réalité : les funérailles sont devenues, pour certaines familles, un enjeu d’image. Il faut que les obsèques soient « à la hauteur ». Mais à la hauteur de qui ? de quoi ? du rang social ? de la réputation de la famille ? des attentes du voisinage ?
Le paradoxe est cruel ; le défunt lui-même n’aurait souvent jamais souhaité tant de dépenses. Beaucoup de ceux que nous enterrons ont vécu simplement. Ils auraient préféré que leurs enfants investissent cet argent dans l’éducation de leurs enfants à eux, dans la santé de leurs proches ou dans le développement de leur famille.
Mais les vivants parlent et agissent souvent davantage pour leur propre réputation que pour respecter les volontés du disparu.
Cette pression sociale enferme de nombreuses familles dans un véritable piège financier. Certaines s’endettent pour financer quelques jours de cérémonies. D’autres retardent des projets importants afin de préserver les apparences. Le deuil devient alors un facteur d’appauvrissement.
D’autres traditions montrent qu’une autre voie est possible
Dans la tradition musulmane, sauf circonstances exceptionnelles, le défunt est généralement inhumé très rapidement, souvent le jour même ou bien le lendemain. La simplicité est privilégiée. Le corps, enveloppé dans son linceul, est conduit vers sa sépulture sans rechercher le spectaculaire.
Cette pratique rappelle une vérité fondamentale qui veut que ce n’est pas le prix des funérailles qui honore un être humain, mais la manière dont il a vécu et l’amour que les siens lui portent.
Il ne s’agit évidemment pas d’opposer une religion à une autre ni de prétendre qu’un modèle conviendrait à toutes les cultures. Chaque peuple a ses rites, son histoire et sa sensibilité. Mais il est toujours utile de s’interroger lorsque certaines pratiques semblent s’éloigner de leur objectif premier.
L’essentiel n’est-il pas de rendre hommage au défunt avec dignité plutôt que d’impressionner les voisins ?
Peut-être est-il temps de réhabiliter une idée simple, celle d’aimer. Aimer quelqu’un, c’est d’abord prendre soin de lui lorsqu’il est vivant. C’est être présent pendant la maladie. C’est contribuer aux frais médicaux lorsque la nécessité se présente. C’est visiter le malade sans attendre la veillée funèbre. C’est offrir son temps avant d’offrir une couronne mortuaire.
Les plus beaux hommages ne sont pas toujours ceux qui coûtent le plus cher
Une société se grandit lorsqu’elle investit davantage dans la vie que dans la mort. Elle se renforce lorsqu’elle préfère financer une opération chirurgicale plutôt qu’une réception funéraire, lorsqu’elle choisit d’aider un père ou une mère à guérir plutôt que d’organiser des obsèques grandioses.
Nos traditions méritent d’être préservées. Mais elles doivent aussi savoir évoluer lorsque certaines dérives finissent par contredire les valeurs qu’elles sont censées défendre.
Le plus bel hommage que nous puissions rendre à nos morts n’est-il pas de mieux prendre soin de nos vivants ? »



