Tribune / Pourquoi le budget du Gabon est-il si faiblement exécuté ? Manque d’argent ou de méthode ?

*Par Jean Frédéric NDONG ONDO 

Haut Fonctionnaire

Ancien Secrétaire Général du ministère de l’Economie

Introduction 

 » L’examen de la Loi de règlement 2025 révèle un paradoxe : l’État vote des budgets importants et recourt à l’emprunt, mais plusieurs ministères n’utilisent qu’une partie des crédits disponibles.

Les causes avancées sont multiples : mauvaise programmation, procédures longues, tensions de trésorerie, faiblesse du recouvrement et formation insuffisante des agents.

Une partie de ces éléments doit encore être vérifiée dans les documents officiels.

DES BUDGETS VOTÉS, MAIS FAIBLEMENT EXÉCUTÉS

Selon les chiffres cités lors des débats parlementaires, sous réserve de confirmation officielle, l’Éducation nationale aurait exécuté 17,68 % de son budget, les Transports 35,2 % et l’entretien routier 12,3 %. À l’inverse, certains grands projets d’infrastructures auraient atteint 195,8 %.

Ces écarts peuvent s’expliquer par des prévisions irréalistes, des retards dans les marchés publics, des reports de crédits, des modifications budgétaires ou des méthodes comptables différentes. Il faut donc distinguer les crédits initiaux, les crédits révisés, les montants engagés et les sommes effectivement payées.

Un faible taux de paiement ne signifie pas qu’aucune activité n’a été réalisée, mais indique que les crédits prévus n’ont pas été entièrement transformés en dépenses réglées. Le rapport officiel devra préciser la situation.

LA « QUEUE DE BUDGET » RALENTIT L’ACTION PUBLIQUE

Pendant la transition, le chef de l’État avait dénoncé la « queue de budget », c’est-à-dire la concentration des dépenses en fin d’exercice.

Cette pratique entraîne retards dans les marchés publics, accumulation des dossiers, paiements tardifs et exécution précipitée des projets.

Il faut donc déterminer pourquoi une part importante des crédits est engagée et payée dans les derniers mois de l’année. Les réponses se trouvent probablement dans les procédures, la disponibilité de la trésorerie et la capacité des administrations à préparer leurs dossiers à temps.

OÙ LES DÉPENSES SE BLOQUENT-ELLES ?

Une dépense publique suit plusieurs étapes : autorisation, engagement, vérification, ordonnancement et paiement. Cette chaîne permet de localiser les blocages.

Dans les Transports, environ 60 % des crédits auraient été ordonnancés, contre 35,2 % effectivement payés. Si ces chiffres sont confirmés, l’écart se situe principalement entre l’ordonnancement et le paiement.

Les causes possibles sont un manque de trésorerie, des contrôles comptables, des dossiers incomplets ou des délais de traitement. Les données disponibles ne permettent pas encore de retenir une cause unique.

Pour l’entretien routier, 4,3 milliards de FCFA auraient été payés sur 35,3 milliards prévus, soit 12,3 %. Près de 31 milliards de FCFA de factures seraient restés en attente à la fin de l’exercice. Ces montants doivent être rapprochés des documents comptables et des dépenses régulièrement engagées.

Dans l’Éducation nationale, 45,2 milliards de FCFA auraient été payés sur 255,7 milliards prévus. Il faut déterminer si cette faible exécution résulte de prévisions trop élevées, de retards dans les marchés, de difficultés de réalisation ou de tensions de trésorerie.

Si ces retards sont confirmés, leurs conséquences sont directes : travaux ralentis, entreprises fragilisées et accumulation d’arriérés. La dette intérieure aurait atteint 4 652,7 milliards de FCFA à fin 2025. Ce chiffre doit être confirmé et documenté, notamment concernant les créanciers, la nature des dettes et les factures échues.

La comparaison avec les autres pays de la CEMAC doit utiliser le même indicateur, notamment le ratio dette publique/PIB. Sans cette précaution, le classement du Gabon parmi les pays les plus endettés de la région reste difficile à établir.

AVANT DE CRÉER DE NOUVEAUX IMPÔTS, MIEUX RECOUVRER CEUX QUI EXISTENT

Le débat doit aussi porter sur la capacité de l’État à recouvrer les recettes déjà prévues. Les Douanes, les Impôts, le Trésor et les Domaines sont au cœur de cette mission.

Pour évaluer leur performance, il faut publier les objectifs fixés, les montants collectés, les contrôles réalisés, les redressements opérés, les exonérations accordées, les litiges en cours et les pertes éventuelles.

L’hypothèse de recettes insuffisamment collectées doit être vérifiée et ne peut devenir une accusation sans audit ni données précises. Un contrôle indépendant pourrait identifier les faiblesses des procédures, les insuffisances informatiques et les marges de progression.

La réponse ne consiste donc pas nécessairement à créer de nouveaux impôts, mais à améliorer le recouvrement, les contrôles, la sécurisation des recettes et les outils de gestion.

LA FORMATION DES AGENTS DES RÉGIES MANQUE DE LISIBILITÉ

La formation des agents des régies financières influence directement la collecte des recettes, le contrôle des marchandises, la gestion de la trésorerie et la protection des fonds publics.

Or, les critères de sélection des agents envoyés en formation sont parfois difficiles à comprendre. Ce constat ne prouve pas un manque de transparence, mais justifie la publication des appels à candidatures, critères de sélection, listes des bénéficiaires, coûts, programmes et résultats attendus.

Certains choix de filières soulèvent des interrogations. Il est notamment avancé que des agents seraient orientés vers des formations dont l’utilité pour les régies financières pourrait être discutée, tandis que des établissements spécialisés au Gabon ou dans la CEMAC seraient moins sollicités.

Cette affirmation doit rester une hypothèse tant que ne sont pas disponibles les données sur les agents concernés, les établissements choisis, les programmes suivis, les coûts et les résultats obtenus. Il ne faut pas non plus mettre en cause, sans preuve, les formations proposées au Maroc ou ailleurs. Leur pertinence doit être évaluée selon le contenu des enseignements, la reconnaissance des diplômes, le coût, l’adéquation aux besoins et les résultats professionnels.

La question n’est donc pas le pays d’accueil, mais le caractère structurant de la formation pour les régies gabonaises. Les écoles spécialisées de la CEMAC, conçues selon des standards communs, doivent être évaluées et, si leur qualité est confirmée, davantage intégrées à la stratégie nationale.

L’Institut de l’économie et des finances, les écoles douanières et certains établissements de référence à Clermont-Ferrand ou à Ouagadougou pourraient être étudiés. Leur statut, leurs programmes et la reconnaissance de leurs diplômes doivent toutefois être vérifiés. Les formations douanières proposées par l’école de Neuilly pourraient également être examinées après identification précise de l’établissement, des cursus et des accords existants.

Sans documents précis, il faut éviter de parler de favoritisme, de discrimination ou d’exclusion. Ces questions peuvent faire l’objet d’un audit, mais ne doivent pas être présentées comme des faits établis.

FORMER POUR AMÉLIORER LES RÉSULTATS

Une politique de formation efficace doit partir des besoins de chaque administration, fixer des critères publics et prévoir une évaluation au retour.

Les agents formés devraient être affectés à des postes correspondant à leurs compétences.

Les résultats doivent être mesurables : hausse des recettes, réduction des fraudes, traitement plus rapide des dossiers et amélioration des contrôles. Sans évaluation, la formation devient une dépense difficile à justifier.

ACCÉLÉRER AUSSI LE PAIEMENT DES DÉPENSES

La réforme doit également améliorer la gestion des dépenses publiques : meilleure prévision des besoins de trésorerie, réduction des délais, simplification des procédures et paiement rapide des dépenses régulièrement engagées.

La lutte contre la « queue de budget » doit être suivie dans chaque ministère. Les rapports d’exécution doivent distinguer les crédits autorisés, engagés, vérifiés, ordonnancés et payés, ainsi que les crédits reportés, les dépenses annulées, les factures en attente et les délais moyens de paiement.

La même transparence doit s’appliquer aux formations : critères publiés, filières expliquées, établissements comparés, coûts détaillés, résultats évalués et affectation des agents suivie.

LES MESURES PRIORITAIRES

Plusieurs actions sont nécessaires :

  • publier les détails de l’exécution budgétaire ;
  • distinguer les crédits engagés, ordonnancés et payés ;
  • vérifier les factures en attente et les dettes de l’État ;
  • établir un calendrier d’exécution pour éviter la « queue de budget » ;
  • suivre mensuellement les crédits ;
  • auditer le système de collecte des recettes ;
  • publier les critères de sélection des formations ;
  • comparer les filières selon leur qualité, leur coût et leur utilité ;
  • vérifier la reconnaissance des diplômes ;
  • suivre l’affectation et les résultats des agents formés ;
  • créer un mécanisme indépendant de suivi des réformes.

CONCLUSION

Le Gabon ne manque peut-être pas seulement d’argent. Il peut aussi souffrir de prévisions fragiles, d’un recouvrement insuffisant, de tensions de trésorerie, de procédures longues et d’une politique de formation peu lisible.

La part exacte de chaque problème ne peut être établie qu’à partir de données publiques, précises et régulièrement vérifiées.

Voter un budget ne suffit pas. Il faut pouvoir l’exécuter, payer les dépenses engagées, recouvrer les recettes prévues et disposer d’agents correctement formés.

La réforme budgétaire et celle des régies financières doivent donc avancer ensemble. C’est à cette condition que les crédits votés pourront se traduire par des routes entretenues, des écoles fonctionnelles, des services publics plus efficaces et des résultats concrets pour les citoyens ».

 

apropos de l auteur

La Redaction

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