Tribune / Quand la solidarité devient dépendance : Réflexion sur la culture des cotisations au Gabon

Par Dominique Oyinamono*

Haut fonctionnaire gabonais

« Le recours aux cotisations familiales, amicales ou communautaires pour financer les grands événements de la vie s’est progressivement installé dans notre pays depuis quelques années, comme pratique sociale, au point de devenir presque incontournable.

Mariages, deuils, hospitalisations ou évacuations sanitaires, anniversaires de naissance ou anniversaire de décès, départs à la retraite, soutenances universitaires, naissances… Tout semble désormais pouvoir faire l’objet d’une collecte financière organisée auprès de la famille et des amis.

Si la mort et la maladie ne préviennent pas, il n’en est pas de même du mariage, de l’anniversaire de naissance ou de l’anniversaire de décès d’un parent.

La collecte se fait au travers des groupes WhatsApp ou d’autres réseaux sociaux, les versements sont à effectuer via des moyens de paiement électroniques comme Airtel money ou Moov money, ce qui exonère les demandeurs de la tournée de déplacement chez les parents et amis, s’économisant cette part de honte lorsqu’on demande.

À première vue, cette pratique apparaît comme une manifestation exemplaire de la solidarité africaine. Elle témoigne de notre attachement à la famille, à l’amitié, à l’entraide et au partage. Pourtant, derrière cette apparence généreuse se cache une réalité plus préoccupante, celle d’une dépendance croissante aux contributions des autres pour financer des projets, même ceux qui relèvent normalement de la responsabilité individuelle.

La solidarité est une valeur noble. Elle constitue l’un des fondements de nos sociétés traditionnelles. Pendant des générations, les membres d’une même famille se sont soutenus face aux coups du sort, face à la maladie, au décès, aux catastrophes ou aux difficultés imprévues. Cette solidarité était exceptionnelle parce qu’elle répondait à des situations exceptionnelles.

Aujourd’hui, la logique semble s’être inversée

Il est courant de voir une personne engager un projet de mariage alors qu’elle ne dispose pas encore elle-même de ressources nécessaires, comptant dès le départ sur les contributions de ses proches pour réaliser son projet. Certains vont même jusqu’à élaborer leur projet en intégrant comme une recette acquise l’argent attendu des cotisations. D’autres font des projections sur le frère ou l’ami, en misant sur sa situation sociale.

Dans ce cas, la solidarité cesse d’être un secours pour devenir un mode de financement.

Le phénomène est particulièrement visible durant la période des vacances, entre juin et septembre, qui correspond traditionnellement à la saison des mariages. Lorsque à cela s’ajoute un décès dans la famille ou chez des proches, la situation devient encore plus intenable. Les groupes WhatsApp se multiplient. Chaque semaine ou presque, de nouvelles invitations à cotiser apparaissent sur les téléphones des Gabonais.

À peine une collecte est-elle terminée qu’une autre commence

Le citoyen moyen se retrouve alors sollicité de toutes parts. À force de répondre à toutes ces sollicitations, les budgets familiaux s’épuisent, les projections s’évaporent.

Le plus préoccupant est peut-être l’apparition d’une forme de pression sociale. Refuser de contribuer est souvent mal vu, surtout lorsqu’on a un travail, une position sociale visible ; verser un montant jugé « insuffisant » par rapport à cette position sociale justement expose à des critiques, à des reproches jamais exprimés en face, mais que l’on minaude dans votre dos, et dans la même veine, si on n’a pas contribué on se sent un peu coupable.

La contribution devient alors moins un acte libre qu’une obligation implicite qui doit emporter votre statut social.

Or la solidarité véritable ne peut exister que dans la liberté.

Une autre conséquence, plus discrète mais tout aussi importante, concerne l’éducation financière des jeunes générations. Lorsqu’un individu constate que chaque projet personnel peut être financé par une collecte collective, il peut être tenté de moins épargner, de moins anticiper et de moins planifier ses dépenses.

Pourquoi constituer progressivement une épargne pour son mariage si l’on sait qu’un groupe de cent personnes pourra être sollicité le moment venu ?

Pourquoi préparer financièrement certaines échéances prévisibles de la vie lorsque l’on peut compter sur la générosité collective ?

Cette logique favorise peu à peu une culture de l’assistance, là où devrait se développer une culture de la prévoyance.

Certains observateurs n’hésitent pas à parler d’une forme de clochardisation sociale. Le terme est volontairement provocateur, mais il mérite réflexion. Il ne s’agit évidemment pas de comparer les bénéficiaires de ces cotisations à des mendiants. Cependant, lorsque la demande d’aide devient systématique, permanente et prévisible, elle finit par ressembler à une forme de mendicité socialement acceptée.

La différence entre la solidarité et la mendicité réside en effet dans le caractère exceptionnel de l’aide

Lorsque l’aide devient la règle et non plus l’exception, la frontière entre les deux notions commence à s’estomper.

Le développement des réseaux sociaux a considérablement amplifié le phénomène. Jadis, organiser une collecte nécessitait des déplacements, des appels téléphoniques ou des rencontres physiques. Aujourd’hui, quelques minutes suffisent pour créer un groupe WhatsApp regroupant plusieurs centaines de personnes ; quelques clics suffisent à transférer de l’argent via un compte Airtel money ou Moov money, ce qui réduit la navette du demandeur auprès des donneurs identifiés.

La facilité technique a engendré une inflation des sollicitations.

Parce qu’il est devenu facile de demander, on demande davantage.

Pour autant, faut-il supprimer toute forme de cotisation ? Certainement pas !

La solidarité demeure indispensable dans les situations difficiles de la vie comme le décès, la maladie grave, la catastrophe familiale ou un événement imprévu. Une société dans laquelle chacun serait abandonné à lui-même serait une société profondément inhumaine.

Le véritable enjeu consiste plutôt à redéfinir les limites de cette solidarité.

Nous devons réapprendre à distinguer ce qui relève de la responsabilité personnelle de ce qui justifie réellement l’intervention de la communauté.

Un mariage est avant tout un projet de vie porté par deux personnes. Il doit être organisé en fonction de leurs moyens réels et non des contributions hypothétiques espérées ou de l’éclat que les futurs époux veulent donner à leur cérémonie. Un anniversaire de décès d’un parent est un évènement parfaitement prévisible ; on ne peut feindre la surprise.

Les cérémonies familiales gagneraient à retrouver davantage de sobriété afin d’être compatibles avec les capacités financières de ceux qui les organisent.

Notre société a besoin d’encourager davantage l’épargne, la prévoyance et la responsabilité individuelle. Il ne s’agit pas de renoncer à nos valeurs de partage, mais de les préserver en évitant leur dénaturation.

Car une solidarité trop sollicitée finit par épuiser

Les familles se fatiguent, les amis se lassent et les contributeurs réguliers éprouvent parfois un sentiment d’exploitation silencieuse. Le risque est alors de voir disparaître progressivement l’élan spontané qui caractérise l’entraide authentique.

La question mérite donc d’être posée collectivement : voulons-nous continuer à faire de la cotisation une solution universelle à tous les projets personnels ou souhaitons-nous retrouver un équilibre plus sain entre solidarité et responsabilité ?

La réponse à cette interrogation déterminera en grande partie le modèle social que nous transmettrons aux générations futures. Faut-il que nos élus légifèrent ? cela me paraît aussi difficile que l’uniformisation de la pratique du mariage coutumier, chaque ethnie, chaque tribu tenant à conserver ses rites.

Une société forte n’est pas celle où chacun attend l’aide des autres pour réaliser ses projets. C’est celle où chacun s’efforce d’abord de prendre en charge ses propres responsabilités, tout en sachant que la communauté sera présente lorsque surviendra l’épreuve véritable.

C’est dans cet équilibre que réside la véritable noblesse de la solidarité ».

 

 

apropos de l auteur

La Redaction

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