*Par Jean Frédéric NDONG ONDO
Haut Fonctionnaire
« Le gouvernement pensait sans doute accomplir un acte de haute portée républicaine. En décidant, par une mesure d’ailleurs salutaire, de revaloriser substantiellement les émoluments des chefs de village et de regroupement, le pouvoir central a voulu redonner de la dignité à une fonction essentielle, premier maillon de notre architecture administrative.
Pendant des décennies, cette charge était le parent pauvre de la République : contraignante, bénévole et usante, elle n’intéressait plus grand monde. Trouver un chef relevait parfois du parcours du combattant.
Mais toute médaille a son revers, et celui-ci est d’une rare violence communautaire. Depuis que la fonction est devenue financièrement attractive, elle suscite des vocations subites, réveille des ambitions opportunistes et excite toutes les convoitises.
Ce qui devait être un facteur de stabilisation est devenu le détonateur de conflits fratricides.
Cette réalité, je ne l’invente pas. Je la vis et je l’observe avec une profonde amertume dans le canton Nye, où se trouvent mes attaches familiales.
Dans pas moins de trois de nos villages, le même scénario destructeur se répète sous nos yeux.
Des familles se déchirent, des lignées entières s’écharpent, on falsifie les généalogies et on exhume des rivalités ancestrales que l’on croyait à jamais enterrées.
Le consensus pacifique qui prévalait autrefois a volé en éclats, balayé par la course au bulletin de paie. La noble figure du sage du village, garant de l’unité, s’est effacée derrière celle du chasseur de primes administratives.
Le plus grave dans cette dérive, c’est le piège infernal qu’elle tend à l’autorité centrale. Le ministère de l’Intérieur et l’administration territoriale, garants de la légalité et de l’ordre public, se retrouvent littéralement pris en otage par ces querelles de clocher. Bombardés de recours, submergés par les contestations et les arbitrages impossibles, les représentants de l’État sont placés dans une position intenable.
En voulant trancher, l’État mécontente toujours un camp, affaiblissant sa propre autorité et se retrouvant indexé, malgré lui, comme le comptable de la discorde locale.
Il est temps que le pouvoir central prenne la mesure du monstre qu’il a involontairement engendré.
Si revaloriser le statut des chefs est une justice rendue à l’histoire, laisser la chefferie devenir un tiroir-caisse que l’on s’arrache par la ruse et la violence est une faute politique.
L’État doit resserrer de toute urgence les vis de l’encadrement des nominations. Il doit faire preuve d’une fermeté inflexible, imposer des critères de moralité et d’ancrage coutumier incontestables, et disqualifier sans état d’âme les candidats de la dernière heure dont l’unique boussole est le gain financier.
On ne peut pas prétendre diriger les hommes quand on commence par diviser son propre sang.
Si nous n’y prenons garde, à force de vouloir enrichir nos chefs, nous finirons par appauvrir définitivement nos villages de ce qu’ils ont de plus sacré : la paix, le respect des aînés et l’unité territoriale ».


