DIG / La Commission de la Planification de l’Assemblée nationale a examiné, le mercredi 20 mai 2026, deux projets de loi portant création de la Société Agropastorale du Gabon (AGROPAG) et dissolution de la Société d’Agriculture et d’Élevage du Gabon (SAEG).
Une réforme présentée par le ministre Pacôme Kossy comme un tournant pour la souveraineté alimentaire du pays. Sauf que le Gabon a déjà vécu ce tournant. Plusieurs fois.
La SAEG, une structure qui s’efface sans se justifier
Créée pour structurer les filières agricoles et pastorales, la SAEG disparaît sans bilan public, sans évaluation contradictoire, sans que ses résultats concrets aient été présentés aux députés.
Elle rejoint ainsi le cimetière des structures publiques agricoles gabonaises dont les acronymes ont marqué les discours officiels avant de tomber dans l’oubli.
Avant elle, le Fonds de Développement Agricole, les fermes agro-industrielles des années 1980-1990 ou encore les multiples plans agricoles quinquennaux de l’ère Bongo ont connu le même destin : ambitions fortes à l’entrée, mise en œuvre défaillante, dissolution discrète.
Le programme Graine : 90 milliards investis, des résultats introuvables
L’exemple le plus récent et le plus documenté reste le programme Graine.
Lancé avec un budget initial de 90 milliards de FCFA, il n’a généré que 1 200 emplois et 109 coopératives opérantes sur les 843 créées en 2015.
Sur la période 2015-2025, l’enveloppe totale mobilisée devait atteindre 880 milliards de FCFA.
Pour quel résultat ? Les premières récoltes vivrières n’ont produit que 1 200 tonnes de bananes et de manioc en 2017, et la contribution du programme à la croissance du PIB agricole est restée marginale. Le programme a fini par être reformaté, puis silencieusement abandonné.
Une dépendance alimentaire qui ne recule pas
Pendant que les structures se succèdent, la facture alimentaire, elle, s’alourdit.
Selon la Banque mondiale, le Gabon dépend à 80 % des importations pour nourrir sa population, le secteur agricole ne pesant que 5,2 % du PIB en 2024.
Entre 2021 et 2023, le pays a dépensé environ 542 milliards de FCFA en importations alimentaires, ce qui le place parmi les pays d’Afrique centrale les plus dépendants des marchés extérieurs, paradoxe pour un pays de 2,4 millions d’habitants.
Le budget prévisionnel 2026 ne consacre que 1,8 % de ses crédits au secteur agricole, soit environ 60 milliards de FCFA, dix fois moins que ce qu’exigerait un plan de souveraineté alimentaire d’envergure.
Le même diagnostic, les mêmes promesses
Ce qui frappe dans l’exposé des motifs du ministre Kossy, c’est la familiarité du propos.
« Le Gabon dispose d’importantes potentialités agricoles, mais notre production nationale reste insuffisante face aux besoins alimentaires. »
Cette phrase aurait pu figurer dans n’importe quel discours gouvernemental des quarante dernières années.
Le diagnostic est juste et ancien. Ce qui a manqué, ce n’est pas l’identification du problème, mais la capacité à construire des réponses durables, financées et évaluées dans le temps.
Un outil opérationnel ou une structure de plus ?
Le ministre assure qu’AGROPAG sera un « véritable levier de développement rural », capable de structurer les filières, mobiliser les investissements et accompagner les producteurs locaux.
Ce sont exactement les missions qui étaient assignées aux structures qui l’ont précédée. La question n’est donc pas celle de la vocation d’AGROPAG, mais de ses moyens réels, de son modèle de gouvernance et de ses mécanismes d’évaluation.
Autant de points qui n’ont pas obtenu de réponses précises lors des débats en commission.
L’étude Gabon 2050 le résume sans détour : « Le potentiel agricole est réel, mais il reste inexploité sans transformation foncière, sans infrastructure rurale, et sans sécurisation des producteurs. »
Un pari qui ne convaincra que par les actes
La création d’AGROPAG n’est pas une mauvaise nouvelle en soi.
La rationalisation du dispositif public agricole peut faire sens si elle s’accompagne d’une rupture réelle avec les pratiques passées.
Mais tant que le Gabon n’aura pas soldé publiquement l’échec de ses précédentes politiques agricoles, la nouvelle structure restera perçue comme un recyclage institutionnel de plus.
La souveraineté alimentaire ne se décrète pas en commission parlementaire, elle se construit sur le terrain, dans la durée, avec des moyens vérifiables et des résultats mesurables.


