DIG / L’annonce par la Présidence de la République de poursuites judiciaires contre l’entrepreneur du monument Georges Damas Aleka suscite une question légitime : tout retard sur un chantier public au Gabon conduit-il automatiquement son titulaire devant les tribunaux ?
La règle : des mécanismes contractuels avant tout
La réponse est non — et la distinction mérite d’être expliquée. Dans le cadre du Code des marchés publics gabonais, un retard d’exécution est d’abord traité par des voies administratives et contractuelles.
L’administration applique des pénalités de retard sous forme de retenues financières sur les paiements de l’entreprise.
Si le retard est justifié — intempéries, retards de paiement de l’État lui-même, cas de force majeure — des avenants peuvent proroger les délais.
En dernier recours, après mise en demeure sans résultat, l’État peut résilier le marché aux torts de l’entrepreneur et saisir ses garanties bancaires de bonne exécution.
C’est la voie ordinaire, administrative et contractuelle.
L’exception : quand le retard cache autre chose
La justice n’intervient que dans des cas spécifiques et plus graves. Le contentieux administratif s’ouvre lorsque l’une des parties conteste une résiliation ou réclame des dommages et intérêts.
Les poursuites pénales, elles, surviennent lorsque le retard s’accompagne de soupçons de détournement de fonds publics, de fraude, de corruption ou d’abandon manifeste de chantier après perception des acomptes.
Le cas du monument Georges Damas Aleka : bien plus qu’un glissement de calendrier
C’est précisément dans cette seconde catégorie que s’inscrit l’affaire du monument dédié à l’auteur de l’hymne national. Ce n’est pas le retard en lui-même qui justifie la saisine annoncée de la justice, mais ce que ce retard révèle : l‘intégralité du budget — plus de 8,5 milliards de FCFA de fonds publics — a été décaissée, et les travaux ne sont toujours pas achevés après plus de deux ans.
Une enveloppe supplémentaire de 300 millions de FCFA a même dû être débloquée en urgence pour rendre le site présentable à l’occasion du 17 août 2026.
Il ne s’agit donc pas d’un simple glissement de calendrier susceptible d’être réglé par des pénalités contractuelles. C’est une suspicion de mauvaise gestion financière des deniers publics — voire de détournement — qui justifie l’intervention de la justice pénale.
Ce que ce dossier révèle du contrôle de la commande publique
Au-delà du cas particulier, cette affaire pose une question de fond : comment 8,5 milliards de FCFA ont-ils pu être intégralement décaissés sur un chantier inachevé, sans que les mécanismes de contrôle n’aient déclenché d’alerte ?
Le Code des marchés publics prévoit des outils de surveillance — pénalités, mises en demeure, contrôle des situations de travaux — qui auraient dû permettre d’identifier le problème bien avant que la Présidence ne soit contrainte d’annoncer des poursuites judiciaires en conférence de presse.
L’annonce de ces poursuites est un signal fort. Mais le vrai progrès ne sera pas judiciaire — il sera systémique, le jour où les contrôles en cours d’exécution empêcheront ce type de dérapage, plutôt que de le sanctionner après coup.



