Le plaidoyer d’Yves-Fernand Mamfoumbi pour le dĂ©veloppement de l’agriculture au Gabon

Libre-Propos: « Le dĂ©fi agricole gabonais ou se mobiliser autour de trois formes d’agriculture »
« L’histoire des pays dĂ©veloppĂ©s indique que la modernisation de l’agriculture est, presque toujours, le prĂ©alable au passage d’une Ă©conomie peu dĂ©veloppĂ©e Ă  une Ă©conomie diversifiĂ©e, sophistiquĂ©e et mature. Les pays europĂ©ens, les pays amĂ©ricains, les pays asiatiques : tous, chacun en suivant des chemins et des modĂšles distincts, ont enclenchĂ© leur processus d’émergence et de dĂ©veloppement en amĂ©liorant la productivitĂ© de leur agriculture. Le Gabon n’échappera pas Ă  cette rĂšgle.
 
A l’heure oĂč le Gouvernement auquel j’appartiens, sous l’impulsion du Premier Ministre, met en Ɠuvre son Plan de Relance de l’Economie qui dĂ©finira la politique Ă©conomique du pays pour les trois prochaines annĂ©es, il paraĂźt opportun de soumettre Ă  l’opinion publique nationale les problĂ©matiques, les enjeux et les voies d’avenir qui s’offrent Ă  nous pour moderniser notre agriculture, crĂ©er des emplois, diversifier nos sources de richesses collectives et nous inscrire rĂ©solument dans une dynamique d’émergence Ă©conomique.
 
L’agriculture n’est pas une. Nous avons trois types d’agriculture dans notre pays, chacune prĂ©sentant des enjeux et des besoins diffĂ©rents : l’agriculture rurale, l’agriculture pĂ©riurbaine et l’agriculture intensive d’exportation. La prĂ©sente tribune articulera donc son analyse autour de chacune de ces trois formes spĂ©cifiques d’agriculture.
 
L’agriculture rurale
 
Nous faisons face aujourd’hui Ă  une rĂ©alitĂ© peu reluisante : nos villages et nos territoires ruraux sont devenus synonyme de pauvretĂ©, d’archaĂŻsme, de lieux de repos des personnes ĂągĂ©es, parfois de dĂ©classement. Nous connaissons les causes de ce phĂ©nomĂšne, consĂ©cutif Ă  l’exode rural des travailleurs qui ont rejoint l’industrie pĂ©troliĂšre, miniĂšre, du bois ou l’administration publique, dans nos villes de Port-Gentil et Libreville principalement.  
 
Le fait est qu’aujourd’hui, notre main d’Ɠuvre agricole rurale est vieillissante. Il n’est pas rare, dans certaines zones, de constater que la moyenne d’ñge des agriculteurs actifs tourne autour de 60 ans. Cette population, non seulement ne dispose plus de toute la force nĂ©cessaire Ă  ce type d’activitĂ©, mais est attachĂ©e Ă  des techniques culturales d’un ancien temps. Les plantations sont amĂ©nagĂ©es loin du village (5 Ă  7 kilomĂštres), les parcelles cultivĂ©es sont trop petites et servent essentiellement Ă  l’autoconsommation, et les agriculteurs dĂ©placent Ă  chaque rĂ©colte leur lieu de plantation, pour ne pas appauvrir la terre et maximiser leurs faibles rendements.
 
Nous avons donc 4 dĂ©fis Ă  relever : rajeunir la population d’agriculteurs ruraux ; Ă©tendre les surfaces cultivĂ©es ; rapprocher les plantations des lieux d’habitation oĂč les populations doivent pouvoir bĂ©nĂ©ficier des commoditĂ©s de la vie moderne (eau, Ă©lectricitĂ©, tĂ©lĂ©com, tĂ©lĂ©vision, et mĂȘme internet) ; amĂ©liorer les techniques culturales et augmenter significativement les rendements agricoles.
 
L’action gouvernementale des prochaines annĂ©es consistera Ă  amĂ©nager des zones agricoles amĂ©nagĂ©es Ă  proximitĂ© des localitĂ©s rurales, qui bĂ©nĂ©ficieront d’un amĂ©nagement particulier. Ces zones agricoles amĂ©nagĂ©es, dont les premiĂšres devraient voir le jour dans les provinces du Haut-OgoouĂ© et dans la NgouniĂ©, nous permettront i) d’amĂ©nager les plantations dans des conditions permettant une meilleure productivitĂ© (irrigation, qualitĂ© des sols, pistes rurales, Ă©lectricitĂ©), ii) d’encadrer les agriculteurs pour l’amĂ©lioration des techniques culturales et la fourniture d’intrants, iii) d’offrir des conditions d’habitat dĂ©cent permettant d’attirer de jeunes compatriotes en leur garantissant un confort de vie raisonnable.
 
Nous couplerons ces zones agricoles spĂ©ciales avec le programme GRAINE. Nous inciterons les agriculteurs Ă  se rĂ©unir en coopĂ©ratives, Ă  sĂ©dentariser leurs plantations, Ă  se professionnaliser, Ă  utiliser de nouveaux intrants, de nouvelles mĂ©thodes agricoles et Ă  devenir des entrepreneurs. En rĂ©formant notre agriculture rurale, nous pouvons transformer nos villages et notre planification territoriale, nous pouvons inverser les dynamiques d’exode rurale pour un retour des citadins vers l’intĂ©rieur du pays et, ce faisant, crĂ©er un vĂ©ritable changement de sociĂ©tĂ© positif, en modernisant le Gabon profond et en rĂ©sorbant la pauvretĂ© rurale.
 
L’agriculture pĂ©riurbaine
 
Nous avons un nombre important d’agriculteurs en pĂ©riphĂ©rie voire mĂȘme Ă  l’intĂ©rieur de nos villes, qui pratiquent une agriculture de production maraichĂšre et vivriĂšre. Toutefois, parce que la grande majoritĂ© de ces agriculteurs demeurent dans l’informel, sont peu professionnalisĂ©s et disposent de surfaces rĂ©duites, nous n’arrivons pas Ă  produire une quantitĂ© suffisante de produits pour rĂ©pondre aux besoins en consommation de lĂ©gumes ou produits vivriers les plus courants de notre population urbaine.
 
Des programmes publics comme le PRODIAG, exĂ©cutĂ© par l’Institut Gabonais d’Aide au DĂ©veloppement (IGAD), ont aidĂ© Ă  faciliter l’accĂšs Ă  des parcelles agricoles, encadrer et professionnaliser des agriculteurs et Ă©leveurs pĂ©riurbains. Beaucoup reste Ă  faire pour atteindre une production qui rĂ©ponde Ă  nos besoins de consommation.
 
La prioritĂ© du Gouvernement est de mener une campagne nationale de recensement et d’immatriculation de ces agriculteurs, afin qu’ils disposent de l’agrĂ©ment d’exploitant agricole leur donnant droit Ă  un ensemble d’avantages. Il n’est pas normal que nous ayons conçu des facilitations pour nos agriculteurs et que ceux qui y ont droit n’en bĂ©nĂ©ficient pas, parce que nos procĂ©dures administratives sont trop complexes ou illisibles. Je m’assurerai personnellement que les services du ministĂšre de l’Agriculture viennent Ă  la rencontre de ces exploitants agricoles informels et les incitent Ă  s’enregistrer, afin qu’ils bĂ©nĂ©ficient de tout le soutien et tous les conseils auxquels ils ont droit.
 
Nous devons Ă©galement ĂȘtre beaucoup plus ambitieux dans la mise Ă  disposition du foncier agricole en zone pĂ©riurbaine. Cela doit se faire dans le cadre concertĂ© prĂ©vu par le Plan National d’Affectation du Territoire (PNAT). Une commission sera mise en place qui identifiera le foncier disponible sur notre territoire et l’affectera aux usages stratĂ©giques prioritaires, au premier rang desquels l’agriculture.
 
Nous dĂ©livrerons des titres fonciers agricoles que nous transmettrons aux compatriotes dĂ©sireux de s’engager dans des programmes d’accompagnement pour une exploitation moderne, productive et saine de produits vivriers, afin de contribuer Ă  notre souverainetĂ© alimentaire. Nous visons un objectif d’au moins 1000 titres fonciers agricoles en zone pĂ©riurbaine Ă  distribuer sur les quatre prochaines annĂ©es.
 
L’agriculture intensive d’exportation
 
L’agriculture rurale et pĂ©riurbaine produit principalement pour notre marchĂ© national qui, comme nous le savons, demeure limitĂ©. MĂȘme si notre marge de progression demeure importante pour combler les besoins en alimentation non couverts par notre production nationale – plus de 300 milliards de FCFA par an – la demande nationale n’est pas extensible Ă  l’infini. Toutefois, sur un certain nombre de filiĂšres, et pour peu que nous soyons compĂ©titifs, le Gabon est capable de produire pour vendre Ă  l’international et de gagner des parts de marchĂ©. C’est le cas aujourd’hui de l’huile de palme et de l’hĂ©vĂ©a (dont le latex est transformĂ© en caoutchouc).
 
Nous avons rĂ©ussi Ă  convaincre lors du dernier septennat un opĂ©rateur de rang mondial, Olam, Ă  investir massivement dans des plantations d’huile de palme et d’hĂ©vĂ©a. Nous avons d’ailleurs le record africain de la plus grande surface d’huile de palme plantĂ©e sur les cinq derniĂšres annĂ©es. Cet investissement inĂ©dit a crĂ©Ă© sur la pĂ©riode plus de 6000 emplois, avec un impact social significatif dans la province de l’Estuaire autour de Kango, dans la zone d’Oyem – Bitam dans le Woleu Ntem, ou encore dans la NgouniĂ©. Des jeunes qui auparavant n’avaient que trĂšs peu de perspectives qui s’offraient Ă  eux ont ainsi trouvĂ© des emplois stables. Les crĂ©ations d’emplois dans le secteur agricole ont Ă©tĂ© un amortisseur important dans le contexte de la crise pĂ©troliĂšre depuis 2015.
 
Nous pouvons faire encore beaucoup plus. L’agriculture, qui est aujourd’hui un amortisseur de la crise, peut devenir demain le moteur de notre relance Ă©conomique. De premiĂšres plantations d’huile de palme entrent en production et nous commençons Ă  exporter. En plus de l’usine de production d’huile de palme de Kango, une nouvelle usine ouvre Ă  Mouila et d’autres suivront. Nous avons crĂ©Ă© des milliers d’emplois sur le dernier septennat. Nous pouvons en crĂ©er par dizaines de milliers lors de ce nouveau septennat.
 
Nous aurons Ă  faire face toutefois Ă  certains dĂ©fis. Tout d’abord, malgrĂ© les efforts du Gouvernement et des acteurs du projet, le programme GRAINE peine encore a suscitĂ© des vocations parmi les jeunes urbains, cƓur de cible du programme. Nous devrons donc redoubler d’efforts, en termes de communication, de pĂ©dagogie, de mobilisation de la jeunesse. Nous devrons Ɠuvrer Ă  garantir des conditions de vie confortable dans les zones d’habitation Ă  proximitĂ© des plantations, car un jeune agriculteur a les mĂȘmes aspirations qu’un jeune urbain : mĂȘme s’il vit du travail de la terre, il souhaite avoir facebook, regarder les chaĂźnes satellitaires, avoir accĂšs Ă  des services d’éducation et de santĂ© de qualitĂ©. GrĂące Ă  une meilleure coordination de l’action gouvernementale, comme le prĂ©voit le Plan de Relance de l’Economie, nous orienterons prioritairement nos investissements publics dans les zones rurales oĂč se trouvent les bassins d’emplois agricoles.
 
Dans le cadre du PNAT, nous Ă©tendrons les surfaces agricoles disponibles et les amĂ©nagerons pour augmenter notre production intensive, non seulement en produits tropicaux d’exportation (nous relancerons Ă  ce titre les cultures du cafĂ© et du cacao), mais Ă©galement en produits vivriers comme le riz ou le maĂŻs.
 
Enfin, nous renforcerons les financements disponibles pour le secteur. Les agriculteurs sont des opĂ©rateurs Ă©conomiques qui ont besoin d’investir pour gagner en productivitĂ©. Pour cela, il faut qu’ils aient accĂšs Ă  des financements qui, malheureusement, se font encore trop rares. En nous inspirant de l’exemple marocain et de l’exemple rwandais, nous souhaitons mettre en place une mutuelle de crĂ©dit agricole, qui collecte l’épargne des agriculteurs et leur finance en retour des crĂ©dits, notamment dans le cadre de coopĂ©ratives agricoles. Nous comptons faire Ă©merger de ces coopĂ©ratives, dont beaucoup ont Ă©tĂ© crĂ©Ă©es dans le cadre du programme GRAINE, de vĂ©ritables PME agricoles dynamiques et conquĂ©rantes.
 
Nous devons tous nous mobiliser pour dĂ©velopper notre agriculture. A travers cette activitĂ©, nous pouvons contribuer Ă  la modernisation non seulement Ă©conomique, mais Ă©galement sociale et culturelle dont notre pays a besoin. Nous pouvons redessiner l’amĂ©nagement de notre territoire et rĂ©parer ses dĂ©sĂ©quilibres historiques. Les enjeux sont trop importants pour que nous les nĂ©gligions ou que nous les tournions en dĂ©rision. J’appelle toutes les bonnes volontĂ©s Ă  joindre leur force, Ă  s’organiser, Ă  se mobiliser, pour amplifier notre action visant Ă  redynamiser notre agriculture. Les patriotes gabonais se reconnaĂźtront dans cet appel. »
Yves-Fernand Manfoumbi

apropos de l auteur

La Redaction

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