Par Dominique Oyinamono*
Ingénieur retraité de l’Aviation
Ancien DG de l’ANAC
« Ils ont construit nos administrations, nos entreprises et nos institutions. Aujourd’hui, au moment où le pays a plus que jamais besoin d’expérience et de compétences, ils sont mis à l’écart.
Et si la retraite était plutôt le début d’une seconde vie productive au service du pays ?
Les retraités sont des personnes qui ont terminé leur vie active, et dans notre pays c’est comme si elles avaient du jour au lendemain, terminé leur utilité sociale.
Comme si le départ à la retraite emportait avec lui les compétences, l’expérience, et la capacité à contribuer au développement du pays.
Cette conception mérite d’être profondément remise en question.
Car derrière le mot « retraité » se trouvent des hommes et des femmes qui ont consacré trente, voire quarante années de leur vie au fonctionnement de l’administration, des entreprises, des banques, de l’industrie, de l’enseignement, de la santé, des transports, de l’agriculture ou encore des professions libérales.
Ils ont pris à la retraite parce qu’une disposition administrative ou légale a été mise en œuvre.
Mais l’expérience, elle, ne prend pas de retraite. Et c’est précisément là que se trouve une formidable opportunité que notre pays semble aujourd’hui largement négliger.
Un immense réservoir d’expérience
Une personne retraitée possède quelque chose qu’aucune école, aucune université et aucun manuel ne peuvent enseigner : l’expérience du terrain.
Elle a connu les succès, mais aussi les erreurs. Elle a participé à des projets, géré des crises, pris des décisions, négocié, encadré des équipes, formé des collaborateurs et construit, au fil des années, une connaissance fine de son métier et de son environnement professionnel.
Cette expérience constitue un patrimoine. Or que faisons-nous de ce patrimoine ? Trop souvent, rien.
Le lendemain de leur départ à la retraite, certains professionnels expérimentés disparaissent purement et simplement du paysage professionnel. Leur téléphone cesse de sonner. Leur avis n’est plus sollicité. Leur bureau est occupé par quelqu’un d’autre. Leur nom, pourtant associé à des décennies d’expérience, finit progressivement par tomber dans l’oubli.
Nous avons le curieux talent de mettre au rebut les personnes précisément au moment où elles ont accumulé le plus de connaissances.
Des personnes disponibles et immédiatement mobilisables
Le retraité présente pourtant un avantage considérable : il dispose de temps.
Il n’est plus soumis aux contraintes horaires classiques d’un emploi à plein temps. Il n’a généralement plus besoin de courir pour les multiples obligations familiales qui rythment la vie d’un trentenaire.
Ses enfants sont devenus grands. Il n’a plus, dans la plupart des cas, à les accompagner à l’école, à les conduire chez le pédiatre ou à organiser leur quotidien.
Il peut donc consacrer une grande partie de son temps à transmettre, conseiller, former, encadrer ou accompagner.
Et il ne demande pas nécessairement à reprendre un emploi à temps plein.
Ce qu’il demande souvent, c’est simplement de continuer à être et à se sentir utile.
Un réseau professionnel qui ne demande qu’à être réveillé
Il existe un autre capital souvent ignoré : le réseau professionnel.
Pendant trente ou quarante années d’activité, un cadre, un ingénieur, un enseignant, un diplomate, un médecin, un technicien ou un entrepreneur a rencontré des centaines de personnes : des partenaires, des fournisseurs, des clients, des responsables administratifs ou des décideurs. Certaines d’entre elles sont devenues des amis
À la retraite, ce réseau semble parfois dormir. Mais il n’est pas nécessairement mort. Il suffit souvent d’un appel téléphonique pour le réveiller.
Cette capacité à identifier rapidement la bonne personne, à savoir à qui s’adresser, à comprendre les circuits de décision ou à ouvrir une porte qui semblait fermée constitue une valeur économique réelle.
Un pays qui sait mobiliser intelligemment ses retraités peut donc mobiliser, avec eux, une partie considérable de la mémoire et du réseau professionnel du pays.
Une main-d’œuvre expérimentée à coût raisonnable
Il existe également une réalité économique que les pouvoirs publics devraient regarder avec attention. Le retraité n’est plus dans une logique de carrière. Il ne cherche plus une promotion, ou un poste de responsabilité.
Il n’a plus une carrière professionnelle à construire. Il ne réclame pas nécessairement les mêmes conditions financières qu’un salarié en activité.
Son objectif est beaucoup plus simple : être utile, transmettre et conserver le sentiment de participer à la construction de son pays.
Dans le cadre d’une mission ponctuelle, d’un contrat de consultant, d’un accompagnement technique ou d’un dispositif de mentorat, beaucoup pourraient accepter une indemnité significativement inférieure à la rémunération d’un professionnel en activité.
Pourquoi ne pas imaginer, par exemple, des missions rémunérées autour de la moitié du coût d’un poste équivalent à temps plein, lorsque la nature de la mission le permet ?
Pour l’entreprise ou l’administration, le calcul pourrait être particulièrement intéressant.
Pour le retraité, il s’agirait moins d’une question de salaire que d’une reconnaissance de sa contribution et d’une transmission du savoir accumulé. Parfois il peut s’agir aussi d’un complément pécuniaire appréciable.
Gagner moins, mais transmettre davantage : voilà une logique qui pourrait être mutuellement bénéfique
Et les problèmes de santé liés à l’âge ?
Il serait évidemment naïf de prétendre que le vieillissement n’a aucune conséquence.
Certaines personnes âgées souffrent d’affections chroniques telles que l’hypertension artérielle, le diabète ou la goutte. Chez les hommes, les problèmes prostatiques sont également fréquents. Mais il faut éviter d’en faire un argument d’exclusion systématique.
Dans la plupart des cas, ces pathologies sont connues, diagnostiquées et suivies depuis plusieurs années. Elles font l’objet de traitements et de contrôles médicaux réguliers. Avoir 60, 65 ou 70 ans ne signifie pas être incapable de travailler ou de réfléchir.
L’âge chronologique ne mesure ni l’intelligence, ni la capacité à transmettre.
Il convient naturellement d’adapter les conditions de travail : horaires aménagés, missions moins physiques, télétravail lorsque cela est possible, visites médicales régulières, périodes de repos adaptées.
Mais entre « travailler comme avant » et « ne plus travailler du tout », il existe un espace que notre société pourrait intelligemment exploiter.
L’illusion selon laquelle seul le jeune peut être productif
Nous avons développé une étrange fascination pour la jeunesse. Il faudrait être jeune pour être dynamique, jeune pour être innovant, jeune pour être capable de travailler et, surtout, jeune pour avoir de la valeur sur le marché du travail.
Mais l’innovation sans expérience peut conduire à reproduire des erreurs déjà commises.
Pourquoi opposer jeunesse et expérience alors que leur association pourrait être extraordinairement productive ?
Le jeune professionnel possède souvent l’énergie, les nouvelles méthodes, maîtrise les outils numériques et a une capacité d’adaptation remarquable.
Le professionnel expérimenté possède la connaissance du terrain, la mémoire des situations, la capacité à anticiper les difficultés et une compréhension des conséquences des décisions.
L’un peut apprendre de l’autre. C’est précisément cette complémentarité qu’il faudrait organiser.
D’autres pays ont compris la valeur de leurs seniors
Les États-Unis, notamment, ont depuis longtemps développé une culture dans laquelle l’âge n’est pas nécessairement synonyme de sortie définitive de la vie professionnelle.
Des personnes considérées comme « mises au rebut » dans leur pays d’origine peuvent y trouver des opportunités de conseil, d’expertise, de recherche, d’enseignement ou d’accompagnement. Cette situation devrait nous interpeller.
Car pendant que certains pays recherchent activement les compétences et l’expérience, nous avons tendance à considérer notre propre capital humain expérimenté comme une charge.
Il y a là un paradoxe que nous devons corriger.
Pourquoi faire venir des experts étrangers pour nous transmettre ce que certains de nos propres compatriotes possèdent déjà ? Pourquoi payer cher une expertise extérieure alors que des gabonais ayant trente à quarante années d’expérience professionnelle sont disponibles ici même, et prêts à transmettre leurs connaissances pour une rémunération raisonnable ?
Il faut inventer un véritable « deuxième temps » professionnel
La solution ne consiste évidemment pas à obliger les retraités à reprendre le travail.
Il s’agit plutôt d’offrir à ceux qui le souhaitent, la possibilité de continuer à contribuer.
L’État pourrait créer un véritable dispositif national de mobilisation de l’expertise des seniors.
Une banque de compétences pourrait recenser les retraités volontaires par domaine : ingénierie, aviation, finances, droit, médecine, enseignement, agriculture, industrie, administration, management, informatique, environnement, etc.
Des missions pourraient ensuite leur être proposées par les administrations, les entreprises, les PME, les collectivités locales ou les établissements d’enseignement.
On pourrait également développer le mentorat des jeunes cadres, la formation professionnelle, les missions d’audit, l’assistance technique, l’accompagnement des entrepreneurs et la transmission des savoir-faire.
Le principe serait simple : un retraité volontaire + une compétence identifiée + une mission précise + une durée déterminée + une rémunération adaptée.
Cela permettrait également de créer un lien entre générations, parce que tel que cela se passe aujourd’hui, il y a une réelle cassure entre les « partants » et les « prenants ».
Messieurs les dirigeants, ne gaspillons plus ce capital
Le Gabon a besoin de compétences. Il a besoin de former sa jeunesse, de moderniser son administration, d’améliorer la gouvernance de ses entreprises, de développer son industrie, de diversifier son économie et de renforcer son autonomie dans de nombreux domaines.
Dans le même temps, des milliers de femmes et d’hommes ayant consacré leur vie à ces mêmes secteurs sont aujourd’hui disponibles.
Nous avons donc une ressource et nous cherchons une ressource
Le problème est que nous ne faisons pas le lien entre les deux. Il est temps de changer de regard. La retraite ne devrait pas être considérée comme une mise à l’écart, mais comme le passage d’une période de production à une période de transmission.
Le retraité ne devrait pas être perçu comme une personne « finie ». Il devrait être considéré comme un réservoir d’expérience, de compétence et de mémoire professionnelle.
Bien entendu, tout retraité ne souhaite pas retravailler. Et il faut respecter ce choix. Mais à ceux qui souhaitent continuer à contribuer, donnons leur la possibilité.
Car une nation qui abandonne ses anciens abandonne aussi une partie de sa propre mémoire.
Et une nation qui gaspille son expérience est condamnée à recommencer indéfiniment les mêmes apprentissages, à reproduire les mêmes erreurs et à payer, souvent très cher, pour rechercher ailleurs ce qu’elle possède déjà chez elle.
Le Gabon dispose de ressources humaines considérables dont il ne tire pas toujours le meilleur profit
Parmi celles-ci se trouve une richesse silencieuse : celle de ses retraités.
Il est temps de la reconnaître.
Il est temps de l’organiser.
Il est temps de la mobiliser.
Parce qu’une personne qui part en retraite cesse peut-être d’occuper un emploi.
Mais elle ne cesse pas pour autant d’avoir de la valeur ».



